Frappé par l’audace et l’ambition, le Programme de pièces des Jeux olympiques a battu des records et laissé une empreinte durable, tant dans l’histoire des Jeux que dans certaines vies.
Il a fallu l’encouragement d’un ami pour que Lynda Cooper, une artiste d’Ancaster en Ontario, se décide à participer au concours de conception de pièces du Comité d’organisation des Jeux olympiques de Montréal. Et elle a gagné. Sa récompense : un généreux prix en argent, une notoriété immédiate et une longue carrière artistique florissante. Sans compter que plus de trois millions d’exemplaires de son œuvre ont été reproduits sur un support peu commun – une pièce d’argent. Encore aujourd’hui, Mme Cooper remercie cet ami de l’avoir poussée à croire en elle. Cet ami est d’ailleurs devenu son époux!
Victoire no 1 : Montréal est choisie comme ville hôte
Les Jeux olympiques de Montréal de 1976 ont marqué l’histoire à plusieurs égards :
- Ils ont été les premiers Jeux olympiques organisés au Canada.
- Ils ont donné lieu à un ambitieux programme de pièces de collection visant à couvrir une partie des coûts.
- Ils ont permis de faire connaître une jeune artiste originaire de London, en Ontario.
Lorsque le Comité International Olympique a choisi Montréal comme ville hôte en mai 1970, les organisateurs – dont le maire Jean Drapeau – ont rapidement vanté les mérites de cette décision. Ils affirmaient que les Jeux se financeraient d’eux-mêmes grâce à des programmes novateurs, comme l’émission d’une série de pièces commémoratives en argent (et plus tard en or).

En septembre 1973, le ministre des Postes, André Ouellet (à droite), et le président du Comité d’organisation des Jeux olympiques, Roger Rousseau (à gauche), dévoilent les motifs de la première série de pièces des Jeux olympiques de Montréal.
Source : 19 septembre 1973, Archives nationales à Montréal, Fonds La Presse, (06M,P833,S5,D1973-0440), Pierre McCann.
Victoire no 2 : Lancement du Programme de pièces des Jeux olympiques
Le projet de loi C-196, devenu par la suite la Loi sur les Jeux olympiques de 1976, a été adopté le 28 juin 1973. Il prévoyait la frappe de pièces et l’émission de timbres commémoratifs afin d’aider à financer les Jeux. Un mois plus tard, le Programme de pièces des Jeux olympiques a été créé, et le ministre des Finances en a été nommé administrateur financier.
La première série de pièces a été dévoilée en août 1973. Frappées en argent sterling, ces pièces avaient pour thème la géographie et comprenaient deux pièces de 5 $ et deux de 10 $. Elles ont été mises en vente auprès du public canadien le 12 décembre 1973. Sur les neuf millions de pièces produites dans cette première série, un million ont été distribuées à des institutions financières et à des commerces spécialisés en numismatique, où elles ont été vendues à leur valeur nominale. Les autres pièces ont été offertes à l’unité ou en ensembles, dans différents écrins de présentation. Disponibles en fini épreuve numismatique ou brillant hors-circulation, elles étaient proposées à divers niveaux de prix.
Les ministres des Postes André Ouellet (novembre 1972-août 1974) et Bryce Mackasey (août 1974-septembre 1976) étaient responsables de la promotion, de la distribution et de la commercialisation des pièces, au Canada comme à l’étranger. Le Comité d’organisation des Jeux olympiques (COJO) supervisait la planification et les opérations, et participait également au processus de sélection des motifs de pièces. La Monnaie royale canadienne était chargée de frapper les pièces, de préparer les ensembles et de les distribuer aux institutions financières, aux bureaux de poste et aux vendeurs de produits numismatiques à travers le pays.
Le Programme de pièces des Jeux olympiques a été le premier programme d’envergure conçu expressément pour contribuer au financement des importants coûts de construction et d’organisation des Jeux. Les attentes étaient élevées, tout comme l’intérêt du public. Les commandes affluaient si rapidement que la Monnaie royale canadienne n’arrivait pas à suivre. La première série s’est écoulée en quelques semaines, amenant les responsables à se demander si leurs prévisions de revenus n’avaient pas été trop modestes.
Motifs de pièces commémoratives
Le Programme de pièces des Jeux olympiques comprenait sept séries de quatre pièces chacune. Les thèmes abordés incluaient la géographie, les premiers sports canadiens, les sports autochtones, l’histoire du sport et les sites olympiques. À partir de la fin de 1973, une nouvelle série de pièces était lancée environ tous les quatre mois, jusqu’à l’ouverture des Jeux de Montréal en juillet 1976. Pour les quatre premières séries et la septième (la dernière), le COJO a fait appel à plusieurs artistes canadiens de renom, qui ont accepté de créer des motifs pour les pièces :
- Série 1 : Géographie – Georges Huel de Montréal (Québec)
- Série 2 : Symboles olympiques – Anthony Mann d’Halifax (Nouvelle-Écosse)
- Série 3 : Premiers sports canadiens – Ken Danby de Sault Ste. Marie (Ontario)
- Série 4 : Disciplines olympiques d’athlétisme – Leo Yerxa d’Ottawa (Ontario)
- Série 7 : Émission souvenir – Elliott John Morrison de Toronto (Ontario)
Source : Élisabeth II, 100 dollars, pièce épreuve numismatique, 1976 | 1976.87.34
Concours national et international
Afin de promouvoir le Programme de pièces des Jeux olympiques et d’encourager la participation d’artistes au Canada et dans le monde entier, deux concours ont été ouverts au public. Le premier, réservé à la population canadienne, a été organisé pour la série 5 consacrée aux disciplines nautiques olympiques. Le deuxième était un concours international pour la série 6 consacrée aux sports olympiques d’équipe et de contact.
Les artistes souhaitant participer pouvaient demander une trousse comprenant le règlement, des lignes directrices, un formulaire de participation ainsi que deux gabarits sur lesquels réaliser leurs œuvres. Un montant de 3 500 $ a été remis pour la proposition gagnante, et 1 500 $ à chacune des trois autres finalistes.
Le comité de sélection du concours national était composé de cinq artistes canadiens reconnus : Kosso Eloul, de Toronto (Ontario); Tom Forrestall, de Dartmouth (Nouvelle‑Écosse); Charles Gagnon, de Montréal (Québec); George Horvath, de Calgary (Alberta) et Gordon Smith, de Vancouver (Colombie‑Britannique). Un jury composé de cinq membres issus de divers pays supervisait le concours international, sans que leurs noms soient rendus publics.
Le concours international était ouvert aux pays avec lesquels le Canada entretenait des relations diplomatiques et qui envoyaient des athlètes et des délégations aux Jeux olympiques de Montréal. Des représentants du Programme de pièces des Jeux olympiques ont communiqué avec plusieurs hôtels des monnaies à travers le monde, les invitant à faire appel à leurs réseaux de créateurs et d’artistes pour participer au concours.
L’artiste japonais Shigeo Fukuda a remporté le concours. Ses dessins sur le thème de l’escrime, de la boxe, du hockey sur gazon et du football (soccer) ornent les revers des pièces de la série 6. On ne sait pas exactement combien de propositions le COJO a reçues pour les deux concours. Le Musée de la Banque du Canada conserve toutefois plusieurs centaines de dessins originaux issus du concours canadien pour la série 5, qui lui ont été transférés par la Monnaie royale canadienne en 1978.
Victoire no 3 : Un tremplin vers une carrière artistique florissante
Le 25 septembre 1975, Derek Dawson, directeur des produits et de la logistique du Programme de pièces des Jeux olympiques, annonçait la gagnante du concours canadien : Lynda Cooper. Alors âgée de 22 ans, elle poursuivait des études en arts à l’Université Western et vivait avec sa famille à London (Ontario). Heureux hasard, l’annonce a été faite lors du lancement d’une exposition de pièces et d’œuvres d’art sur les Jeux olympiques au centre commercial Wellington Square, à London. Il s’agissait de la première étape d’une tournée pancanadienne visant à promouvoir le programme de pièces.
Lynda Cooper suivait une formation en sculpture, en peinture, en photographie et en gravure, et étudiait l’histoire des beaux-arts à l’université. Durant ses études, à l’été 1974, elle a travaillé comme illustratrice et caricaturiste pour le Hamilton Spectator, un journal local publié dans une autre ville – une expérience qui allait jouer un rôle déterminant dans son parcours professionnel autour des pièces.

Le Musée de la Banque du Canada a récemment fait l’acquisition de plusieurs essais de pièces des Jeux olympiques, gravés à partir des dessins originaux de Lynda Cooper. Ces essais proviennent de la succession de Derek Dawson, directeur des produits et de la logistique du Programme de pièces des Jeux olympiques, vendue aux enchères en 2019.
Source : Monnaie royale canadienne, 5 et 10 dollars, essais de frappe, 1975 | 2026.21.1-3
Un dénouement inattendu
Si Lynda Cooper a été surprise d’apprendre qu’elle avait remporté le concours, sa participation était tout aussi inattendue. Elle a récemment confié au personnel du Musée de la Banque du Canada qu’un ami travaillant au Hamilton Spectator avait écrit au Programme de pièces des Jeux olympiques en son nom afin de demander une trousse de soumission.
Elle n’avait au départ aucun intérêt à participer, mais son ami l’a encouragée à soumettre des dessins. Cet ami est ensuite devenu son mari, avec qui elle partage aujourd’hui près de 50 ans de vie commune, et sa carrière artistique a pris son essor.
Après avoir soumis mes dessins, j’ai complètement oublié le concours et je ne m’attendais pas du tout à recevoir une réponse. Mais au printemps 1975, alors que je vivais toujours chez mes parents, j’ai reçu un appel d’Ottawa à 9 h du matin. Un homme m’annonçait que j’avais remporté le concours de conception de pièces pour les Jeux olympiques. J’étais si surprise et sous le choc que je ne savais pas quoi dire… Ma mère était là quand j’ai reçu l’appel. Quand j’ai raccroché et que je lui ai annoncé la nouvelle, elle s’est mise à crier : « Mon bébé! Mon bébé! » en courant partout dans la cuisine, tellement elle était excitée. Son agitation a réveillé mon père, qui travaillait de nuit à l’usine Ford de St. Thomas, mais ça ne l’a pas fâché.
Lynda Cooper
Ses dessins originaux pour la série sur les disciplines nautiques mettaient en scène des lignes fluides évocatrices, un élément qui a particulièrement séduit le jury. Sur les conseils de membres associés au Programme de pièces des Jeux olympiques, Lynda Cooper a retravaillé ses dessins afin d’y intégrer des figures humaines. Elle a également collaboré avec les graveurs de la Monnaie royale canadienne, qui l’ont aidée à transformer ses dessins en modèles adaptés à la frappe des pièces.

Lynda Cooper a été invitée à modifier ses propositions originales afin d’y intégrer une figure humaine. La silhouette du pagayeur venait ainsi compléter les lignes fluides évoquant le cours sinueux d’une rivière.
Source : Modèle de pièce, Lynda Cooper, 1975, collection de la Monnaie royale canadienne | 1978.65.90
Après de nombreuses discussions et de multiples versions, les modèles définitifs ont été dévoilés au public. La Monnaie royale canadienne s’est alors mise au travail, préparant les coins et produisant les pièces à temps pour le lancement de la série 5, le 1er décembre 1975.
Portée par l’effervescence entourant les Jeux de Montréal, Lynda Cooper a participé à l’occasion à des activités promotionnelles pour les pièces commémoratives. L’un de ses souvenirs les plus marquants demeure sans doute son passage à The Mike Douglas Show, une célèbre émission américaine de variétés et de débats tournée à Philadelphie et diffusée le jour partout en Amérique du Nord. Aux côtés du grand athlète Jesse Owens, elle a remis à l’animateur un ensemble de pièces ornées de ses motifs. Comme elle le raconte elle‑même : « Je suis restée sans voix et Jesse a fait le gros de la conversation. Mais c’est un moment que je n’oublierai jamais! »
En repensant au rôle qu’a joué le concours dans sa carrière, Mme Cooper confie :
Le concours de conception de pièces a ouvert bien des portes à une étudiante en arts alors inconnue, ce qui m’a menée à un poste à temps plein au Hamilton Spectator dès 1976. J’ai reçu d’autres commandes de création de motifs, et certaines de mes œuvres exposées en galerie ont été acquises par des collectionneurs. Mon nom a été inscrit sur une liste d’artistes régulièrement invités à participer à de futurs concours de conception de pièces et de médailles. J’ai ainsi obtenu un deuxième prix pour les Jeux du Commonwealth à Winnipeg et un premier prix pour la médaille Conway. J’ai poursuivi mon travail au Hamilton Spectator jusqu’en 1982, puis j’ai lancé mon propre service d’arts. Mes œuvres ont ensuite été publiées dans de nombreuses publications internationales…
Lynda Cooper
Victoire no 4 (ou échec no 1?) : Bilan des Jeux olympiques et du Programme de pièces des Jeux olympiques
À l’approche de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Montréal, le 17 juillet 1976, les coûts de construction continuaient de grimper en flèche. En 1970, lorsque Montréal avait été désignée ville hôte, les estimations initiales pour financer les Jeux s’élevaient à 120 millions de dollars. En 1976, les coûts avaient atteint 1,6 milliard de dollars. En 2006, lorsque la dette liée à l’organisation des Jeux a finalement été entièrement remboursée, les dépenses totales s’élevaient à 2,7 milliards de dollars.
L’audace des objectifs financiers égalait celle des travaux entrepris. Le Programme de pièces des Jeux olympiques, jumelé à une initiative semblable pour les timbres, devait générer des profits de 250 millions de dollars – soit plus du double du coût initialement prévu pour les Jeux. Malgré l’enthousiasme initial et la popularité des premières séries de pièces commémoratives de 5 $ et de 10 $, l’intérêt du public et des collectionneuses et collectionneurs pour le Programme de pièces a diminué à mesure que les Jeux approchaient. En fin de compte, les profits réels se sont révélés bien inférieurs aux attentes ambitieuses.
Il était également prévu que 63 millions de pièces soient frappées, pour une valeur nominale totale de 450 millions de dollars. Dans les faits, la vente de pièces représentant une valeur nominale de 278,7 millions de dollars a généré des recettes de 388 millions, pour un bénéfice net de 109,3 millions. Bien que les chiffres détaillés n’aient pas été immédiatement disponibles, le rapport du COJO de 1978 chiffrait le profit total à 115 millions de dollars pour les programmes de pièces et de timbres. Ce montant incluait plus de 50 millions de dollars provenant uniquement de la vente des pièces d’or. Selon les rapports annuels de la Monnaie royale canadienne de 1973 à 1976, la mise en marché des pièces de collection en argent n’a pas atteint les objectifs escomptés, la production totale s’élevant à 13 410 723 pièces de 5 $ et à 12 270 011 pièces de 10 $. La valeur nominale totale des pièces d’argent émises à l’occasion des Jeux olympiques de Montréal atteignait 189 753 725 $.
Un héritage coûteux, mais des souvenirs durables
Dans les années qui ont suivi les Jeux, les pièces commémoratives ont perdu de leur popularité sur le marché numismatique. Pendant de nombreuses années, tant les pièces en argent que celles en or s’échangeaient à la valeur du métal, inférieure à leur valeur nominale. La plupart des banques refusaient d’ailleurs d’accepter ces pièces à leur valeur nominale. Ce n’est que récemment, avec la hausse des marchés des métaux précieux, que les pièces commémoratives ont enfin commencé à prendre de la valeur.
Malgré la baisse de la valeur des pièces, les dépassements de coûts et l’ampleur de la dette, les Jeux de Montréal de 1976 restent un beau souvenir pour la ville, les athlètes, le public, les interprètes des cérémonies d’ouverture et de clôture, ainsi que pour des artistes comme Lynda Cooper, dont les modèles ont été immortalisés dans le premier véritable programme canadien de pièces de collection.
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