Une monnaie fascinante, à l’image de l’époque

La guerre est un moteur de changement sociétal des plus terribles : elle assoit et fait tomber les gouvernements, redessine les frontières et cause de profonds bouleversements sociaux. Moins dramatique, mais toujours accompagné de changements sociétaux, est l’effet de la guerre sur la monnaie. Les changements liés aux matériaux de la monnaie témoignent des nécessités économiques de la guerre, tandis que les changements relatifs à la conception reflètent un nouveau message des gouvernants. Parfois, des besoins exceptionnels entraînent la création d’émissions monétaires entièrement nouvelles.

billet de 10 $ de la Banque Royale du Canada mettant en vedette un cuirassé de la Première Guerre mondiale

Le HMS Bellerophon était un cuirassé de la classe dite « Dreadnought ». Ces navires, les plus imposants de leur époque, ont rarement participé aux affrontements. Ils ont été envoyés à la casse dans les années 1920. Billet de 10 $, Banque Royale du Canada, Canada, 1913. (1963.14.108)

Au Canada, la monnaie a peu changé durant la Première Guerre mondiale. À la veille des affrontements, en 1913, la Banque Royale du Canada a émis un billet patriotique de 10 $ représentant le HMS Bellerophon, un cuirassé de la Royal Navy. Ce billet était un hommage à la suprématie navale des Britanniques dans la course à l’armement qu’ils livraient à l’Allemagne durant les années d’avant-guerre. En 1917, le gouvernement canadien a mis en circulation un autre billet patriotique de 1 $ à l’effigie de la princesse Patricia, fille du gouverneur général de l’époque, le duc de Connaught. C’est d’ailleurs en son honneur que fut baptisé le régiment canadien d’infanterie légère du même nom, l’un des premiers contingents du pays à être déployé en mission outre-mer.

billet de 1 $ du Dominion du Canada à l’effigie de la princesse Patricia, entourée de symboles patriotiques

La princesse Patricia, fille du gouverneur général et petite-fille de la reine Victoria. Billet de 1 $, Canada, 1917. (1964.88.836)

Ailleurs, la transformation a été plus profonde. En Europe, les pièces d’or et d’argent ont pratiquement disparu de la circulation, à force d’être thésaurisées par les particuliers ou rappelées par les États pour soutenir l’effort de guerre. À leur place, on émettait des billets en papier sans grande valeur. C’est ainsi que le gouvernement britannique a autorisé l’émission de billets de 10 shillings et de 1 livre pour remplacer le souverain et le demi-souverain en or, anticipant le besoin pour ses citoyens de commercer. Les gouvernements allemand et austro-hongrois, et les pays occupés qu’étaient alors la Belgique et le Luxembourg, ont eux aussi troqué leurs pièces en argent contre des petites coupures en papier ou des pièces et jetons faits de fer ou de zinc. Certains États, comme la Belgique, émettaient cette monnaie de nécessité contre promesse de la racheter une fois la guerre terminée. En France, les chambres de commerce de certaines villes ont émis leurs propres bons, gagés sur des dépôts à la Banque de France. En Russie et en Roumanie, les gouvernements ont adopté, à titre provisoire, des timbres-monnaie comme instrument monétaire de fortune. Confrontés à la pénurie de pièces, des marchands ont même commencé à mettre en circulation des bons privés (certificats) et des jetons.

un billet de banque rouge d’une qualité d’impression douteuse

Ce billet a été émis par la banque austro-hongroise pour pallier la pénurie de pièces. Couronne austro-hongroise, 1916.

pièce en fer rouillée d’origine allemande

Cette pièce allemande en fonte présente des signes évidents de rouille. Pièce de 10 pfennig, Allemagne, 1916.

bon de 25 centimes émis par l’Épicerie Béné

Un épicier de Samoëns, en France, a émis ses propres bons pour faire face à la pénurie aiguë de petite monnaie. Bon de 25 centimes, France.

Une vague de changement similaire s’est propagée dans les États membres des empires coloniaux européens, où l’appui des administrations centrales envers les gouvernements locaux faiblissait. Ainsi, les pièces métalliques ont été remplacées par des cartes de petit format au Maroc et à la Réunion (cette île à l’est de Madagascar était alors une colonnie française), tandis qu’en Nouvelle-Calédonie, protectorat français bordé par la mer de Corail à l’est de l’Australie, on émettait des timbres-monnaie. Au Sénégal, le gouvernement a émis des coupures allant de 50 centimes à 2 francs pour remplacer les pièces. La Banque d’Afrique orientale allemande a quant à elle mis en circulation des billets « provisoires » de conception rudimentaire, imprimés sur du papier de toutes sortes, ainsi que des pièces fabriquées à partir d’anciennes douilles d’obus en laiton.

Même les combattants n’y ont pas échappé : à la cantine et dans les camps d’entraînement derrière les lignes, les militaires payaient avec des jetons. Les troupes britanniques déployées sur le théâtre des opérations de l’Empire ottoman (Turquie) utilisaient quant à elles une énorme quantité de faux billets qui avaient été imprimés à dessein par leur gouvernement. Les prisonniers de guerre ont aussi employé une monnaie spécifique durant leur captivité. Même les forces d’occupation de la Pologne ont procédé à des émissions monétaires.

bon d’une valeur de 10 centimes provenant d’un camp de prisonniers de guerre français

Même les camps de prisonniers de guerre avaient une économie, et nombre d’entre eux émettaient leurs propres coupures ou bons. Bon de 10 centimes, camp de prisonniers de guerre, 13e région, France, 1916.

ancien billet de banque allemand arborant l’aigle et la couronne

La Pologne faisait partie de l’Empire austro-hongrois. Sous occupation allemande durant la Première Guerre mondiale, elle s’est mise à imprimer sa propre monnaie locale. Billet de 1 mark, Pologne sous occupation allemande, 1916.

La Première Guerre mondiale a redessiné la carte de l’Europe, et sans doute mis en branle la succession d’événements qui conduisirent à la Deuxième Guerre mondiale. Les différentes formes de monnaie qui ont fait leur apparition pendant le conflit et dans son sillage sont des fragments d’histoire qui témoignent des difficultés de la période et de la résilience des peuples et des États en temps de crise.