La rédaction ou l’art de la concision

Mettez-vous un peu dans la peau d’un concepteur d’expositions consciencieux, qui a sué sang et eau pour respecter les impératifs du planificateur d’expositions et des conservateurs. Vous avez agencé avec soin les images, la typographie et les divers objets de façon à confectionner un élégant panneau explicatif. Et tout ça pour que la veille de la fabrication du panneau, le rédacteur vous arrive avec 30 mots à ajouter. C’est dans ces conditions que les concepteurs ressentent de véritables pulsions meurtrières. De même, une fois son texte revu par tout un chacun (du directeur au spécialiste de l’entretien des photocopieurs) et enfin rendu dans sa version dé-fi-ni-ti-ve, la dernière chose que souhaite un rédacteur est de devoir supprimer 30 mots supplémentaires à la demande du concepteur. C’est aussi ce genre de situation qui réveille les instincts meurtriers de personnes habituellement douces comme des agneaux. Pour éviter que l’équipe de création ne finisse à l’hôpital ou en prison, la longueur du texte est donc fixée bien avant le début de la conception proprement dite. Dès l’enclenchement du processus d’écriture, le rédacteur se voit attribuer un nombre limité de mots par zone de texte. Le concepteur a ainsi l’assurance que les blocs textuels resteront de la même taille. Et personne ne se retrouvera au cachot.

Le moment est venu pour le rédacteur de respirer un bon coup, car il doit maintenant parvenir à résumer en 65 mots 50 pages de recherches autour d’un thème comme « la représentation de 75 ans d’identité nationale sur les timbres et les billets de banque ». Autant dire tenter de synthétiser un roman entier dans un gazouillis sur Twitter. Le temps qu’il faut à un rédacteur pour écrire un texte de 65 mots est surprenant : il met son premier jet à la poubelle, recommence tout, corrige encore, juge le résultat désastreux, supprime tous les adverbes et la moitié des adjectifs, réinsère un tiers du texte supprimé, décide de tout abandonner pour s’enrôler dans l’armée, égare sa dernière version, pleurniche un peu, puis, légèrement sonné, traîne les pieds jusqu’au bureau le lundi suivant, change une virgule pour un point-virgule et déclare le texte fin prêt. C’est alors que commence l’étape la plus déconcertante. Le texte soi-disant fin prêt virevolte tel un volant de badminton entre le rédacteur, le gestionnaire de projet, le rédacteur (prise deux), le planificateur d’expositions, le rédacteur (prise trois), le conservateur, le rédacteur (prise quatre), le directeur, le réviseur, le rédacteur (prise cinq), le traducteur, un autre traducteur, puis le concepteur pour enfin se retrouver sur le panneau. Si à ce stade, le texte ressemble encore à la première version « fin prête », c’est uniquement par pure coïncidence, et du seul fait sans doute de la composition typographique.

La plupart des textes de présentation sur ces panneaux font de 50 à 75 mots, ce qui n’est pas très long. C’est l’équivalent des indications imprimées au dos d’une boîte de céréales ordinaire. La majorité des panneaux d’exposition sont conçus de façon à demander aux visiteurs le même effort d’attention que la lecture de ces indications. Et pourtant ils en disent plus que toutes ces histoires sur la riboflavine. Le défi est de taille et a alimenté de nombreux ouvrages, colloques et discours au fil du temps. C’est un domaine où foisonnent les statistiques compilées par d’enthousiastes stagiaires d’été et où abondent les travaux de recherche approfondis de fervents spécialistes des musées qui sont arrivés à la conclusion que jamais personne ne lit quoi que ce soit dans les musées! Bon, d’accord, tout ça est un peu exagéré. Cela dit, bien après que nous aurons tous commencé à piloter des capsules volantes et à revêtir des combinaisons spatiales, les alchimistes des communications dans les musées s’acharneront encore à découvrir la formule magique (alliant concision, simplicité, vulgarisation et divertissement) qui permettra de réussir à la perfection le texte d’un panneau. Cette entreprise est bien digne d’un casse-tête d’astrophysicien. Mais où est donc ma combinaison spatiale?

Pour l’exposition La gravure : un art à découvrir, la version « finale » des textes a pu être établie et traduite. Et le concepteur n’a en rien tenté de blesser le rédacteur : tous deux sont encore bons amis. Il est temps à présent de passer au processus de conception pour vous donner une petite idée des panneaux d’exposition.

Ce sera le thème du prochain billet.