Depuis des siècles, les gens inscrivent des messages personnels sur des pièces de monnaie, que ce soit en signe de contestation politique, pour se faire de la publicité ou pour commémorer un événement, ou encore avec la plus délicate des intentions… exprimer leur amour et leur affection!

Voici un jeton d’amour traditionnel. Il s’agit d’un dollar américain en argent dont l’artiste a poli la surface avant de le décorer d’une nouvelle gravure au nom d’une personne qui lui était chère, Mamie. Ce jeton a également été transformé en broche.
Source : jeton d’amour, Canada, tournant du 20e siècle / 1 dollar, États-Unis, 1884 | 1972.145.4
Jetons d’amour : qu’en dit la numismatique?
Un jeton d’amour est une pièce de monnaie dont on a poli au moins un côté pour y graver un nouveau message. De plus, un véritable jeton d’amour doit être fabriqué à partir d’une pièce ou d’un jeton de circulation émis officiellement et avoir été retravaillé à la main. Contrairement aux pièces de monnaie modifiées pour des raisons politiques ou publicitaires, les jetons d’amour sont des cadeaux et, en général, ils ne sont donc pas remis en circulation.
En dépit de leur nom, ces jetons ne sont pas que des gages d’amour. Ils peuvent tout aussi bien commémorer des moments marquants de la vie tels qu’une naissance ou un mariage. Ainsi, même si ce sont au fond des objets-souvenirs, on les appelle « jetons d’amour ».
Dérivés d’un rituel ancien
Au cours de l’histoire, l’argent a souvent été perçu comme un porte-bonheur, capable d’attirer ou de transmettre la bonne fortune. Cette croyance est peut-être à l’origine des jetons d’amour. Dès l’apparition de l’argent, les gens ont commencé à incorporer des pièces de monnaie à leurs rituels, notamment en offrande aux dieux ou aux ancêtres, afin d’attirer la bonne fortune sur soi ou sur les autres. Encore aujourd’hui, des vestiges de ces pratiques subsistent dans les pièces de monnaie éparpillées au fond des fontaines et des bassins décoratifs. Il arrivait aussi que des mariés offrent des pièces de monnaie à leur épouse au cours de la cérémonie pour symboliser leur union, leur engagement, leur amour et l’obligation contractuelle qui les reliait désormais.

Les pièces du toucher royal étaient des pièces de monnaie touchées par un roi ou une reine qui avait, croyait-on, le don divin de guérir d’un simple contact des mains. Les malades les pressaient ou les portaient contre leur corps dans l’espoir que la guérison s’opère.
Source : 10 shillings (1 angel), pièce du toucher royal, Charles 1er, Angleterre, 1632 | 2019.6.1
Même si les jetons d’amour existaient déjà sous différentes formes depuis l’époque romaine, c’est au 13e siècle, en Angleterre, qu’on a commencé à voir des jetons d’amour fabriqués à partir de pièces de monnaie. Plutôt que d’y graver un message, on pliait habituellement la pièce afin de lui donner une forme en S. Les hommes offraient souvent ces jetons tordus en cadeau aux femmes qu’ils courtisaient pour signifier leur amour et leurs intentions. Une fois la pièce pliée, on ne pouvait plus la dépenser et elle n’avait désormais qu’une dimension symbolique. Ces pièces étaient parfois percées pour pouvoir être portées, peut-être même tout contre son cœur.
Attention! Dans la plupart des pays, il était (et il est toujours!) illégal de défigurer une pièce de monnaie émise par le gouvernement. Ça n’a pourtant jamais empêché qui que ce soit d’exprimer un amour passionné…
Romance à l’ère victorienne (et édouardienne)
Les gens de l’époque victorienne ont la réputation d’être de grands romantiques. Pourtant, au milieu du 19e siècle, la popularité des jetons d’amour avait déjà commencé à décliner en Grande-Bretagne, alors même qu’elle atteignait son apogée en Amérique du Nord. La plupart des jetons d’amour de la collection du Musée de la Banque du Canada datent de cette époque et du début du 20e siècle. Les plus récents, quant à eux, datent des années 1930.

Comme la plupart des jetons d’amour de notre collection, celui-ci a probablement été gravé par un artiste amateur doté d’un certain talent. Le nouveau profil a été soigneusement intégré au portrait existant du roi George V, comme si l’homme à la pipe était le roi.
Source : jeton d’amour, Canada, début du 20e siècle / 1 cent, Canada, 1920 | 1977.22.7
Les pièces d’argent étaient souvent utilisées à l’époque victorienne pour fabriquer des jetons d’amour. En effet, l’argent est à la fois joli et suffisamment malléable pour être facilement gravé à la main. De plus, les pièces comme les dollars américains en argent et les couronnes britanniques de cette époque étaient plutôt grandes, ce qui offrait une bonne surface de travail. On y inscrivait le plus souvent les initiales ou le nom de la personne aimée. Sur les jetons commémoratifs, on retrouvait communément, en plus des initiales, d’autres éléments tels que des dates, des lieux et des images. Il n’est pas rare de trouver des jetons d’amour percés ou munis d’un œillet ou d’une épingle, ce qui permettait à leur propriétaire de les porter avec fierté. Par ailleurs, les pièces de monnaie locales n’étaient pas les seules à être transformées. Des jetons d’amour canadiens ont été fabriqués à partir de pièces provenant de partout en Europe, et même d’Égypte!

Le S.S. Humboldt , un navire à vapeur américain, s’est échoué sur des hauts-fonds alors qu’il rejoignait l’entrée du port d’Halifax dans un épais brouillard. L’inscription sur ce jeton d’amour se lit : « IN MEMO S.S. HUMBOLT WRECKED NEAR HALIFAX DEC 1853 » (en souvenir du S.S. Humbolt, naufragé près d’Halifax, décembre 1853).
Source : jeton d’amour souvenir, Canada, 1853 / 2 lires, Sardaigne, 1825 | 1971.29.5

Voici un jeton d’amour de luxe! Non seulement il est orné de gravures réalisées de main de maître, mais il a aussi été créé à partir d’un souverain d’or britannique. Les jetons d’amour en or sont très rares.
Source : jeton d’amour, Canada, début du 20e siècle / 1 souverain, Royaume-Uni, 1902-1910 | 1977.191.39
L’une des particularités importantes d’un véritable jeton d’amour, c’est d’avoir été travaillé à la main. Les techniques utilisées varient, mais peuvent comprendre la gravure, l’estampage ou le poinçonnage. Cette dernière technique consiste à se servir d’un clou ou d’un autre objet pointu pour creuser, un point à la fois, des mots ou des images sur la pièce. Peu importe la technique choisie, le processus commençait presque toujours de la même façon. Il fallait tout d’abord effacer le dessin original de la pièce à l’aide d’un outil ou d’un matériau abrasif, puis la polir afin d’obtenir une surface de travail vierge.

C’est Edward Atkinson soldat de la Première Guerre mondiale, qui a fabriqué ce jeton d’amour commémoratif. À l’aide d’un objet pointu, il a tapé sur la surface de la pièce pour graver, un point à la fois, les lettres et les formes qui constituent son message.
Source : jeton d’amour, Edward Atkinson, Canada, vers 1919 / 5 lires, Italie, 1861-1878 | 1972.49.6
Jetons de condamné

La phrase « Quand tu verras ceci, pense à moi… » apparaît couramment sur les jetons de condamné. Elle figure souvent dans les messages d’adieux que des marins laissaient à leurs proches avant de partir pour de longs voyages.
Source : jeton de condamné, T. Lucas, Royaume-Uni, 1834 / Musée national d’Australie | 2008.39.158
De 1788 à 1868, environ 160 000 personnes originaires du Royaume-Uni et de l’Irlande ont été condamnées à être déportées en Australie. La déportation permettait à la fois de désengorger les prisons britanniques surpeuplées et de peupler une colonie lointaine. Dans la plupart des cas, c’était un sort plus enviable que de passer des années dans une prison sordide ou d’être exécuté. Il faut dire qu’à cette époque, même le vol pouvait mener à une condamnation à mort! Malheureusement, la déportation n’était pas non plus une partie de plaisir et bien des gens y ont trouvé la mort. Par ailleurs, rares étaient les personnes qui, après avoir purgé leur peine, avaient les moyens de revenir au pays. Ainsi, une peine de quelques années seulement représentait le plus souvent un déménagement permanent vers les colonies australiennes et sonnait en même temps le glas des relations personnelles de la condamnée ou du condamné. Les jetons offerts par les condamnés n’étaient pas que de simples messages d’amour. Ils constituaient plutôt une lettre d’adieu gravée dans le métal, un souvenir concret afin de ne jamais être oubliés. De nos jours, environ 20 % de la population australienne descend de personnes déportées en Australie.

Âgé de 15 ans, John Campling a adressé ce message à ses parents avant d’être déporté en Australie pour avoir volé une montre. Il a peut-être payé quelqu’un pour créer cet élégant jeton. L’inscription signifie ce qui suit : Chers père et mère, voici un cadeau de ma part, un ami qui vous aimera toujours, 1818.
Source : jeton de condamné, John Campling, Royaume-Uni, 1818 / Musée national d’Australie | 2008.39.158
Les jetons de condamné étaient généralement fabriqués à partir de pièces de cuivre. On peut y voir un exemple évident de la situation financière des personnes les plus défavorisées. À la fin du 18e siècle, on utilisait le plus souvent les jetons de cuivre émis par les commerçants comme monnaie d’appoint. La Monnaie royale a commencé à émettre des pennies de cuivre en 1797. D’un diamètre de 36 mm et d’une épaisseur de 3 mm, ces pièces énormes, qu’on comparait parfois à des roues de charrette en raison de leur taille, sont devenues le support parfait pour les jetons de condamné.
Les jetons d’amour en vedette
Les chambres fortes du Musée abritent des centaines de jetons d’amour décorés de gravures rudimentaires ou ornés de fioritures et de lettre magnifiquement exagérées. Si les sentiments qu’ils expriment se ressemblent, chacun d’entre eux est unique.
Symboles d’un amour moderne

Au-delà de leur objectif premier, les jetons d’amour sont devenus des objets de collection prisés en raison de leur beauté et de l’intérêt qu’ils suscitent. La Collection du Musée compte un certain nombre de colliers fabriqués avec des jetons d’amour.
Source : collier, jetons d’amour, Canada, diverses pièces de monnaie, fin du 19e siècle
De nos jours, on crée toujours des jetons d’amour, même si, comme tout le reste, ils sont devenus plus sophistiqués. Puisqu’il s’agit de cadeaux plutôt intimes, il est impossible de savoir combien sont encore fabriqués selon la méthode traditionnelle. On peut toutefois se procurer des jetons tout faits auxquels on n’a plus qu’à ajouter son propre message. Parfois ornés de pierres ou vernis, ils ne sont probablement plus fabriqués à partir de pièces de monnaie. Les jetons d’amour ont peut-être évolué, mais leur raison d’être, elle, n’a pas changé, tout comme ce qu’ils représentent.
Car s’il y a bien une chose qui ne changera jamais, c’est la nature humaine et l’amour que les gens éprouvent.

Les cadenas d’amour sont devenus une forme populaire de jeton d’amour moderne. Les couples inscrivent sur un cadenas le nom ou les initiales des deux partenaires, puis l’accrochent à une clôture ou à un pont. On retrouve des centaines de cadenas d’amour sur la passerelle Corktown, qui enjambe le canal Rideau, à Ottawa.
Source : photo : Joanne Clifford, Wikimedia Commons
Le Blogue du Musée
Trois pièces de 50 cents : quand l’histoire redessine la monnaie
Les motifs de nos pièces de circulation courante – feuilles d’érable, castor, goélette et caribou – sont restés les mêmes, année après année. Mais il en va autrement de la pièce de 50 cents, qui a changé au fil de l’évolution de nos armoiries.
Nouvelles acquisitions de 2025
Des pièces de 2 $ rares à l’œuvre d’art sur les bons fonciers des Métis, les acquisitions du Musée de la Banque du Canada en 2025 montrent comment l’argent et l’économie façonnent la vie de la population canadienne.
Qu’est-il arrivé au sou noir? Chronique de la pièce d’un cent.
L’idée du sou noir en tant que plus petite unité du système monétaire canadien ne date pas d’hier. Mais la pièce d’un cent, elle, ne circule plus depuis 2012.




