La monnaie de carte

Vous avez probablement entendu dire que les coquillages ont déjà servi de monnaie, tout comme les poils d’éléphant, les cigarettes et les clous. Au Canada, durant l’époque coloniale, on a eu recours aux cartes à jouer en situation d’urgence pour pallier le manque chronique d’espèces sonnantes, comme les pièces d’or et d’argent.

En 1685, la Nouvelle-France est confrontée à une grave pénurie de pièces. Afin de payer les troupes postées aux quatre coins du territoire pour protéger le commerce de la fourrure, l’intendant Jacques de Meulles, dont la fonction est d’administrer les finances de la colonie, se résigne à utiliser des cartes à jouer. Son choix n’a rien à voir avec la couleur ou la valeur de la carte : le valet de cœur ne vaut pas plus que le trois de pique. C’est plutôt parce qu’à l’époque, les cartes étaient taillées dans un carton très rigide pouvant résister à une circulation intensive. On les trouvait en grand nombre et il était facile de s’en procurer. De plus, l’endos était vierge, de sorte que les représentants officiels, dont l’intendant, le gouverneur et le contrôleur de la marine, pouvaient y inscrire la valeur attribuée et apposer leur signature. Pour qu’on puisse facilement reconnaître leur valeur, les cartes avaient été faites de formes et de tailles différentes. Les commerçants étaient invités à accepter la monnaie de carte, étant entendu qu’elle serait convertie en pièces d’or et d’argent dès l’arrivée d’une nouvelle cargaison en provenance de la France.

recto d’un valet de cœur datant du XVIIIe siècle

Jusqu’à présent, aucun exemplaire des monnaies de carte originales n’a été retrouvé. Il s’agit ici d’une reproduction créée à partir du dessin fait par un ancien archiviste de Bibliothèques et Archives Canada qui a travaillé au Archives nationales de Paris entre 1915 et 1938. Il avait trouvé des documents décrivant la monnaie de carte. LAC – MIKAN 2837380

verso d’une carte à jouer du XVIIIe siècle portant les signatures des représentants officiels de la Nouvelle-France

On peut voir sur cette reproduction d’une monnaie de carte d’une valeur de 50 livres les signatures de Duplessis (Georges Regnard), contrôleur de la marine à Vaudreuil (Québec); de Vaudreuil (Philippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil et gouverneur de la Nouvelle-France), et de Bégon (Claude Michel), intendant de la Nouvelle-France. LAC – MIKAN 2837380

Pour éviter que le roi de France (lui seul était habilité à émettre la monnaie) ait vent de son stratagème, l’intendant de Meulles émet la monnaie sur son propre compte, avec l’intention de détruire les cartes une fois qu’il les aura rachetées. L’émission, qui ne devait pas avoir de suite, a dû être répétée en raison des fréquentes pénuries causées notamment par les naufrages de navires transportant des pièces de monnaie. Le manque récurrent d’espèces et l’absence d’autres formes peu coûteuses de financement font que les cartes à jouer continuent d’être échangées. En 1717, l’émission de monnaie de carte devient incontrôlable, et le roi adopte une loi interdisant ce moyen de paiement et ordonne le rachat des cartes à la moitié de leur valeur. On estime à 960 000 livres (l’unité monétaire en usage au Canada à l’époque) la valeur des cartes en circulation qui ont été liquidées. En tout, le Trésor ne verse que 360 000 livres. La dévaluation n’a pas été dictée par la surabondance de cartes en circulation, mais par l’indigence de l’État.

C’est ainsi qu’en 1720, cette première page de l’histoire de la monnaie de carte se referme… En 1729, une autre page s’ouvre après la débâcle de John Law, et sa tentative d’établir une banque centrale en France qui laissa le pays en ruine. Mais c’est une autre histoire qui, malheureusement, connaîtra le même dénouement.

Bonne journée des cartes à jouer!