Bletchley Park, le musée du décryptage de codes

Lors d’un récent voyage au Royaume-Uni, j’avais plusieurs pèlerinages au programme, dans des musées qui m’ont toujours fasciné. L’un d’entre eux se trouvait justement à proximité d’Oxford, notre « camp de base ». Bletchley Park, haut lieu britannique où les Alliés ont déployé tous leurs efforts pour décrypter des codes secrets durant la Seconde Guerre mondiale, se trouvait à « tout juste » 40 minutes de là en voiture (remarquez la pointe d’ironie).

manoir victorien

Le manoir (très) victorien abritait les quartiers généraux de Bletchley Park. Sa conception est étrange avec ses 17 styles architecturaux aisément reconnaissables.

Nombreux sont ceux qui connaissent peut-être l’endroit depuis la sortie de l’excellent film « Le jeu de l’imitation », qui raconte l’histoire de la vedette de Bletchley Park en cryptanalyse, le remarquable Alan Turing. Jusqu’au milieu des années 1970, les activités de Bletchley Park et de tous les participants, dont Alan Turing, étaient des secrets d’État bien gardés. Une fois le voile levé sur ses activités, Bletchley Park a été en grande partie restauré, puis transformé en centre d’interprétation et en musée. Je brûlais d’envie d’y aller. Et au risque de subir les foudres de la fille de ma compagne, alors âgée de 11 ans, je l’ai entraînée avec moi.

statue d’un homme assis

Sculpture d’Alan Turing, réalisée par Stephen Kettle à partir d’ardoises empilées.

tmachine électrique de codage ressemblant à une machine à écrire

Machine allemande Enigma. Les rotors et les branchements de cette machine offraient 159 milliards de milliards de réglages possibles.

Situé dans l’ancien Quartier C, le centre d’interprétation est vraiment d’une conception de premier ordre. Tout y rappelle les bâtiments militaires d’alors, des luminaires aux portes en passant par les toilettes et les panneaux de direction. On vous donne ici un aperçu de la raison d’être de Bletchley Park et de ses grandes activités. Le parcours d’interprétation s’organise autour de projections vidéo. Le film de présentation est d’ailleurs projeté sur plusieurs supports dans la première salle d’exposition. Personnellement, j’aurais pu passer au moins une heure dans les premières salles, mais, accompagné d’une jeune fille, il ne fallait pas trop que je m’attarde. Cela dit, ma jeune accompagnatrice s’est rapidement intéressée aux thèmes du musée, ce qui m’a permis de lui parler de la machine de codage allemande Enigma et de son fonctionnement. Il s’agit en fait d’une sorte de machine à écrire dotée de rotors qui, au moyen de circuits électriques, changent, à plusieurs reprises, les lettres tapées en d’autres lettres avant que le message ne soit envoyé en morse. Pour pouvoir décoder le message, l’opérateur qui le recevait devait connaître la position des rotors de la machine de l’expéditeur. Malgré ma démonstration passionnante, la jeune demoiselle commençait à afficher un air absent. Il était donc temps de sortir et de nous joindre à une visite de groupe. 

Nous avons tous les deux pris un appareil audio et vidéo portatif pour effectuer la visite, ce qui nous a sauvés. En effet, Bletchley Park a conçu un excellent circuit de visite pour les familles (les enfants, en fait) : une série de brèves vidéos en noir et blanc dans lesquelles une jeune femme joue le rôle d’une employée du site (la grande majorité du personnel était des femmes), joyeuse et pleine d’esprit. Sa façon de raconter l’histoire et la culture de Bletchley Park était si amusante et plaisante que je l’ai moi-même préférée au programme destiné aux adultes. Lorsque les choses devenaient un peu ennuyeuses pour une jeune fille de 11 ans, ce qui a été souvent le cas, elle pouvait se rabattre sur son iPod pour regarder une vidéo ou résoudre le petit casse-tête cryptographique qui venait après.

petit bâtiment militaire

L’un des 11 baraquements ouverts sur le site. Bâtis à la hâte, mal chauffés et sommairement meublés, ils étaient l’espace de travail quotidien de milliers d’employés en temps de guerre.

rangée de bicyclettes des années 1940 dans une remise

De nombreux employés se rendaient au travail à vélo depuis Bletchley et les villages voisins.

décor d’un bureau des années 1940 dans le musée

Les baraquements sont équipés très sommairement de meubles et d’accessoires délabrés, qui témoignent de l’époque et des moyens improvisés dans les années 1940.

La majeure partie du mobilier et du contenu des baraquements a certainement disparu depuis longtemps. La plupart de ces bâtiments renferment un bureau ou deux et des armoires de classement. On y projette judicieusement une vidéo mettant en scène les activités de l’époque. Compte tenu de l’impression de vide laissée par les baraquements et les espaces de Bletchley Park, les commentaires et la transmission orale de l’histoire s’imposent. C’est pourquoi, quand on visite les lieux, il faut vraiment effectuer un circuit ou la visite vidéo autoguidée. Quant aux baraquements, hormis quelques activités interactives amusantes, on peut s’imprégner du climat convivial, mais austère qui régnait en temps de guerre, et sentir le dynamisme et la détermination qui animaient leurs occupants. Il suffit d’attendre que le flux de personne diminue, car, même en pleine semaine pendant la saison automne, le site est achalandé. De plus, lorsqu’on se promène sur le site, ça vaut la peine de prêter l’oreille pour entendre les pistes audio diffusées à l’extérieur. Je regardais systématiquement en l’air dès que j’entendais (ce que je pensais être) le bruit de moteur d’un avion de la Seconde Guerre mondiale avant de me rendre compte qu’il s’agissait d’un enregistrement.

vieux postes de radio

Récepteurs radio comme ceux utilisés sur le terrain par les opérateurs pour intercepter les messages allemands.

machine comportant des dizaines de rotors en façade

La reproduction de la machine « Bombe » actionnée par un petit génie. Fascinant.

enfant devant un écran

Une jeune casseuse de code configure les paramètres de sa machine Enigma, version numérique, pour envoyer un message codé. Il était question de vaches.

Le cœur de la visite traditionnelle se situe dans le Quartier B, où sont exposés des postes de radio de l’époque, des téléscripteurs de cryptage, d’autres machines Enigma et une reproduction opérationnelle de la « Bombe ». Non, je ne fais pas référence à un dessert au chocolat ni à un truc qu’on met dans le bain. En gros (adverbe bien choisi), la Bombe était une imposante machine qui reproduisait le fonctionnement de quelques dizaines de machines d’encodage Enigma et qui servait à découvrir les paramètres d’encodage. Quand les casseurs de code étaient convaincus de connaître les mots allemands correspondant à une ligne de caractères codés, ils faisaient appel à la Bombe pour répliquer cette combinaison (ne me demandez pas comment). Les divers ensembles de trois rotors passaient alors en revue toutes les combinaisons possibles de positions pour obtenir celle qui permettait de transformer le texte codé en texte lisible (je pense.) La dernière position des rotors de la Bombe indiquait l’orientation des rotors de la machine allemande Enigma. Après quelques essais pour déterminer d’autres paramètres, tous les messages de la journée pouvaient être décodés. Quoi qu’il en soit, un groupe de petits génies passionnés a créé l’une de ces machines à partir de rien, et elle fonctionne réellement. Le Musée offre des démonstrations plusieurs fois par jour, et celles-ci valent vraiment le détour, même si elles font quelque peu travailler les neurones.

J’aurais facilement passé toute la journée à Bletchley Park, mais, comptez au minimum trois heures. On peut apporter son repas et le prendre au bord de l’étang du manoir tout en écoutant les sifflements du train, les sonnettes des bicyclettes et les avions Phantom qui font partie de l’ambiance de Bletchley Park.