Des rongeurs et des hommes

vue extérieure du Gopher Hole Museum

L’« immmmmmmense » bâtiment du Gopher Hole Museum dans le Comté de Kneehill.

Dans le Comté de Kneehill en Alberta, à l’est d’Olds, se niche le hameau de Torrington. Cette localité pittoresque des Prairies abrite 180 âmes et s’étend sur moins d’un kilomètre carré. Malgré tout, on y trouve un aréna de hockey, une pizzeria, quelques associations philanthropiques et l’incontournable centre de curling. Mais, fait inusité, c’est aussi à Torrington qu’on peut visiter le Gopher Hole Museum, une attraction culturelle de renommée internationale.

S’il est rempli de spécimens d’animaux dans leurs plus beaux apparats, le Gopher Hole Museum n’est pourtant pas un musée d’histoire naturelle. Avec ses 47 dioramas dont les vedettes sont 77 rongeurs empaillés, communément appelés gauphres (gophers), il se rapproche plus d’un musée d’histoire sociale. Ces petits mammifères en costumes miniatures sont en effet mis en situation pour recréer la vie d’hier et d’aujourd’hui à Torrington (on peut même y voir un spécimen des cavernes!).

Ce mode d’exposition n’est toutefois pas nouveau. Walter Potter (aucun lien avec Beatrix du même nom et ses amis Pierre et Jeannot Lapin), un taxidermiste de l’époque victorienne, possédait déjà un musée rempli de somptueux dioramas mettant en scène divers animaux « à figure humaine » : des lapins écoliers, des cochons d’Inde joueurs de cricket, des écureuils boxeurs, des grenouilles pratiquant le saute-mouton… Quoi qu’il en soit, le prix de l’originalité au Canada revient tout de même au musée de Torrington pour son utilisation exclusive des gauphres. Une pure merveille… d’étrangeté!

gauphre

Le spermophile de Richardson (Urocitellus richardsonii, anciennement Spermophilus richardsonii) et son milieu naturel où il se montre toujours dans son plus simple appareil. (photo : Wikimedia Commons; Szmurlo)

Pour les lecteurs qui ne sont pas originaires des Prairies, voici un bref portrait de l’animal. Tout d’abord, ce n’est pas à proprement parler un gauphre. Il s’agit en réalité d’un spermophile de Richardson. Mais comme tout le monde de Flin Flon à Dead Man’s Flats l’appelle gauphre, nous le nommerons ainsi pour les besoins de la cause. Friand de céréales, il ravage les champs et dresse dans les pâturages des obstacles à haut risque pour les pattes des animaux d’élevage. Autant de raisons chez les agriculteurs de le considérer comme l’ennemi à abattre. Pourtant, ce mammifère n’est qu’un malheureux protagoniste du grand combat pour la maîtrise des terres agricoles dans l’environnement hostile de l’Ouest canadien. Certes, la relation des agriculteurs avec le gauphre est loin d’être rose, mais paradoxalement, ce petit rongeur est adoré dans la culture populaire locale. « Gainer the Gopher », la mascotte des Roughriders de la Saskatchewan, est d’ailleurs un fier représentant de cette espèce. Voilà encore quelques années, à chaque touché des Riders, une Toyota Corona aux couleurs vives sillonnait les lignes de côté du Taylor Field de Regina avec à son bord un Gainer the Gopher de deux mètres : debout dans le véhicule, le corps dépassant le toit aménagé en terrier, il agitait les pattes avec enthousiasme. Parmi toutes les espèces nuisibles des Prairies, un gauphre n’est finalement pas un si mauvais choix de mascotte : il est bien plus gracieux qu’une sauterelle.

À quoi ressemble au juste le Gopher Hole Museum? Situé dans une minuscule maison en bardeaux, il se résume à une salle obscure et exigüe, remplie de vitrines. Chacune reproduit une scène à laquelle participent plusieurs gauphres, parés de superbes habits et disposés avec soin. Il s’agit de reproductions miniatures de maisons, d’écoles, de casernes de pompier, d’entreprises, de fermes ou de terrains de camping – avec en prime des accessoires et du mobilier adaptés à la taille des rongeurs. Ces scènes témoignent du mode de vie, des activités et de l’histoire de la région. Certains dioramas, qui sont parrainés, reproduisent les activités de leur commanditaire : voilà bien l’une des publicités les plus étranges jamais vues!


gauphres en tenue de pompiers

Tout sauf un musée d’histoire naturelle!



gauphres dans un salon de coiffure

Heureusement pour le concepteur des dioramas, les gauphres avaient la taille idéale pour bien des accessoires de maisons de poupée. Ouf! Il n’y a pas de musée de la marmotte ni du blaireau.



trois gauphres dans une mise en scène militante

N’ayez crainte, on dirait bien que ces pauvres petits rongeurs ont leurs propres défenseurs.


Les miniscènes sont à la fois drôles, charmantes et troublantes; elles laissent perplexe et fascinent petits et grands. Les responsables du musée en sont très fiers et n’hésitent pas à attirer l’attention sur les métamorphoses peu communes de leurs vedettes. Toutefois, personne n’oserait demander comment tous ces gauphres ont atterri là. Difficile de ne pas y penser quand on admire le travail d’un taxidermiste. D’après un article du Huffington Post, l’association de protection animale PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) a reçu du musée ces quelques mots sur carte postale en guise de réponse à sa plainte : « Allez vous faire empailler! ».

gauphre déguisé en homme des cavernes

Mais pourquoi ce gauphre porte-t-il donc de la fourrure?

trois gauphres sur un podium olympique

Un spécimen rare au musée : un gauphre noir. Mais pour faire des trous dans la terre, le spécimen ordinaire n’a pas son pareil.

Soyons sérieux, cette visite des plus comiques est à ne pas manquer! Si vous faites route vers Drumheller (comme c’était notre cas), le musée n’est pas vraiment sur votre chemin, mais il est facile d’effectuer l’aller-retour à partir de Calgary ou de Red Deer. Et n’oubliez pas d’aller jeter un coup d’œil sur l’artisanat local dans la boutique de cadeaux : vous y trouverez des tricots de première qualité.

Torrington vaut vraiment le détour!