L’institut d’été de la pensée historique

Le professeur en sciences de l’éducation Peter Seixas (qu’on prononce « seille-seus ») s’est donné pour mission de faire évoluer l’enseignement de l’histoire au primaire : d’une simple suite de faits et de récits, on passerait à une compréhension et une décomposition plus rigoureuses du travail de l’historien. On s’attarderait alors moins aux faits pour se concentrer sur leur processus de création. Cette « pensée historique » s’articule autour de six concepts interdépendants qui donnent la marche à suivre pour parvenir à une construction historique valable.

dessin d’une bataille entre tribus autochtones

Représentation par Samuel de Champlain de la bataille du lac Champlain contre les Haudenosaunee (les Iroquois). Quels éléments de l’illustration vous amènent à vous interroger sur le message que Champlain a voulu faire passer?

Les faits historiques, explique Seixas dans Les six concepts de la pensée historique, sont les récits que nous racontons sur le passé. Quand Seixas et son coauteur Tom Morton parlent de faits historiques, ils font référence à l’interprétation qu’en proposent les historiens sur la base des témoignages arrivés jusqu’à nous. Les auteurs aimeraient intégrer à l’approche pédagogique un ensemble de méthodes simples d’interprétation historique et souhaitent que les élèves disposent de meilleurs outils de communication et de pensée critique face aux événements historiques. Bref, ils veulent, pour les instruire, leur donner la « canne à pêche » et le poisson à attraper.

groupe de travail sur un projet

Les participants venaient de tout le Canada et d’Europe. D’où de multiples prises de position.

J’ai eu la chance de participer à l’institut d’été de la pensée historique qui s’est tenu en juillet dernier au Musée canadien de l’histoire et au Musée canadien de la guerre à Ottawa. Organisé et animé par Lyndsay Gibson (Ph. D.), Viviane Gosselin (Ph. D.) et Catherine Duquette (Ph. D.), il s’est étalé sur six jours, a accueilli neuf conférenciers et a exigé des participants sept heures de lecture ardue. La plupart des participants étaient des enseignants de l’histoire, auxquels s’étaient joints une dizaine de professionnels des musées et un ou deux archivistes.

Avant d’aller plus loin, voici les six concepts de la pensée historique :

  1. Pertinence historique : comment décider de ce qui mérite d’être connu
  2. Preuve : comment découvrir les faits du passé, les témoignages laissés
  3. Continuité et changement : donner du sens au flot complexe de faits historiques
  4. Causes et conséquences : pourquoi les événements ont lieu et quel rôle ils jouent dans les événements à venir
  5. Points de vue historiques : comprendre les gens du passé et leurs façons de voir les choses
  6. Dimension éthique : prendre acte des leçons de l’histoire et comment celle-ci nous permet de vivre au présent

personnes qui regardent des peintures mises en réserve

Dans une optique de formation, le Musée canadien de la guerre a permis aux participants de pénétrer dans ses réserves.

deux personnes dans une salle d’exposition

Projet de travail dans la section sur les pensionnats autochtones de la nouvelle salle de l’histoire canadienne au Musée canadien de l’Histoire.

photos et visionneuse

Les archivistes du Musée canadien de la guerre nous ont présenté un magnifique échantillon de leur collection de photos et de cartes.


Tout au long de la semaine, nous avons participé à des colloques intensifs sur chacun de ces concepts. Ces colloques s’accompagnaient d’au moins un projet de travail de groupe qui, en plus d’être informel et amusant, a fait émerger de nouvelles idées. Les conférenciers venaient du milieu universitaire et du monde muséal : enseignants, historiens, rédacteurs et conservateurs (curieusement, trois d’entre eux s’appelaient Tim). Dans le cadre de certains travaux de groupe, nous sommes allés dans les salles d’exposition des musées hôtes pour étudier l’application de la pensée historique. Il s’agissait alors de repérer les bons exemples ou les lacunes. Chaque journée se terminait par des rencontres animées où nous avions l’occasion de discuter des lectures au programme, ce qui apportait un éclairage utile et offrait de nouvelles façons de voir les choses.

On comprend la nécessité d’élaborer et d’adopter ces concepts quand on commence à saisir l’effrayant manque d’objectivité historique. Et ce manque d’objectivité est considéré comme une réalité qu’il faut accepter. Les six concepts tentent d’aborder cet étrange aspect de l’histoire en proposant des façons d’appréhender un événement historique selon différents points de vue, d’en évaluer l’importance et de remettre en question son authenticité. Qu’il s’agisse d’objets ou d’articles de journaux, les sources sont d’une importance cruciale. Nous avons passé toute une journée à étudier les différents types de sources historiques (les témoignages qui sont parvenus jusqu’à nous).

des gens se penchent sur une carte

Des participants cherchent à savoir si une carte est une source historique primaire ou secondaire dans le cadre d’un projet de groupe.

gens autour d’une affiche

Des collègues discutent et évaluent les projets de groupe à la séance animée du samedi matin.

L’un des points forts des six concepts? Leur interdépendance. Il n’y a pas un seul concept qui éclaire le passé à lui seul : chaque concept en nécessite d’autres, voire tous les autres. Il s’agit d’une construction qui demande de la rigueur. C’est comme dans un cours de géométrie au secondaire : on peut poser la véracité de quelque chose, mais pour ce faire, il faut s’appuyer sur plusieurs autres sources éprouvées.

Les colloques, c’est mon humble avis, m’ont permis d’affûter mes méthodes de recherche et de bien réfléchir aux messages véhiculés dans les textes que je rédige sur les objets et l’histoire pour le Musée de la Banque. Apprendre à penser comme un historien, c’est toujours un plus.