À mi-parcours d’une grande rénovation

bâtiment du XIXe siècle surmonté d’un dôme

L’Imperial War Museum occupe l’ancien hôpital psychiatrique « Bedlam ». Tout simplement superbe.

Pieds endoloris, sens de plus en plus engourdis, irritation croissante causée par les panneaux d’interprétation interminables, voilà des symptômes de la « fatigue muséale ». Cet état bien connu s’explique généralement par la tentative de visiter tout un musée en une seule fois. Mais, nous, spécialistes des musées, croyons avoir la couenne plus dure. Alors, malgré les risques certains pour ma santé, j’ai témérairement décidé de visiter, en une seule matinée, tout l’établissement phare des Imperial War Museums’ (IWM), à Londres en Angleterre. Avec un résultat mitigé.

nez d’un avion

L’exposition Turning Points:1939-1945 illustre les principaux aspects de la Seconde Guerre mondiale à l’aide d’un petit nombre d’imposants objets représentatifs de cette période. Ce bombardier a été en service à compter de 1943.

plan de l’exposition

Chaque objet présenté dans la galerie de la Seconde Guerre mondiale est associé à des histoires personnelles témoignant des deux côtés du conflit.

Le musée est en rénovation depuis plusieurs années. Au moment d’écrire ces lignes, les travaux de réfection de la salle d’exposition Witnesses to War, de quelques galeries secondaires et des galeries sur la Première Guerre mondiale étaient terminés. Les autres principales expositions permanentes du musée étaient présentées selon une formule « allégée » en attendant leur modernisation. L’exposition sur la Seconde Guerre mondiale s’intitule Turning Points: 1939-1945 et propose une version abrégée du déroulement des événements, qui m’a offert une expérience relativement peu satisfaisante. Ma première impression : cette exposition voulait trop s’adapter à la courte capacité d’attention du public moderne. Mais, après réflexion, comme il s’agit finalement d’une exposition temporaire, j’ai dû admettre que le fait de présenter le plus possible de matière sur l’histoire de l’humanité à l’aide d’un nombre aussi réduit que possible d’objets représentatifs de cette période est une approche adéquate. La présentation relativement neutre des points de vue des forces de l’Axe et des Alliés m’a paru plutôt dépaysante et de bon augure pour les expositions permanentes à venir. Comme c’est le cas pour les galeries sur la Première Guerre mondiale, ces expositions regorgent d’expériences personnelles.

Lorsque j’avais visité ce musée il y a 15 ans, son atrium était un espace encombré, mais fascinant. Il ressemblait, pardonnez-moi l’image, à un gigantesque magasin de jouets. En haut, des avions de combat semblaient se pourchasser, tandis qu’en bas, d’imposantes et lourdes machines de guerre étaient alignées sur les mezzanines ou dispersées au rez-de-chaussée. Le nouvel atrium est plus étroit et plus haut, et réunit moins d’une dizaine d’objets de grande taille représentant cent ans de conflits armés ayant impliqué les Britanniques. Aux allures de cathédrale, les salles d’exposition occupent trois côtés et présentent çà et là des objets disposés en encorbellement vers le vaste espace. Les étages supérieurs sont accessibles par de spectaculaires escaliers abrupts au fond de l’atrium. Je ne suis pas certain qu’ils améliorent la circulation de la foule, mais ils sont très imposants et offrent une vue extraordinaire sur le musée.

atrium rempli d’objets de guerre

L’ancien atrium et les anciennes galeries étaient un peu surchargés et respectaient les vieux principes d’aménagement des musées. (Wikimedia : IxK85)

atrium contenant d’impressionnants objets de guerre

L’atrium « Witnesses to War » et sa collection de seulement neuf objets reflètent une approche moderne et épurée de l’aménagement des musées.

Les galeries sur la Première Guerre mondiale se trouvent à l’étage inférieur et forment un contraste saisissant avec l’atrium, tellement elles sont sombres. Étant donné la nature délicate des nombreux objets en exposition, ce choix n’est pas surprenant et crée l’atmosphère de respect qui s’impose. Comptant 2 000 objets, les galeries offrent une expérience enrichissante grâce à une fabuleuse collection, des effets personnels de soldats illustrant la vie dans les tranchées aux imposantes machines de guerre. On peut aussi lire des citations bouleversantes et émouvantes de soldats. Gravées sur des plaques de béton rappelant des pierres tombales et disposées dans les galeries, elles « résonnent » tout le long de l’exposition. Le contenu est souvent très personnel et présente l’aspect civil de la guerre, bien plus que dans les autres expositions sur la Grande Guerre que j’ai pu visiter. Il aborde en effet le rationnement, la fabrication de munitions et même le point de vue d’objecteurs de conscience. Par ailleurs, l’exposition est assez axée sur la technologie numérique et offre plusieurs expériences immersives et interactives, mais elle est si subtile qu’elle semble se fondre dans l’interprétation traditionnelle. En somme, l’exposition est très satisfaisante, à la fois choquante et touchante.

vitrine de musée sur la chirurgie plastique

La correspondance est un élément important de la méthode d’exposition très personnelle utilisée pour les galeries sur la Première Guerre mondiale. Cette vitrine présentant des cas de blessure, des prothèses et des lettres d’amour était particulièrement touchante.

inscriptions dans du béton

Les citations percutantes et souvent touchantes sont gravées dans la structure de béton des expositions; elles évoquent à la fois un abri fortifié et une pierre tombale.

affiches en bois

Les affiches étaient indispensables pour se retrouver dans les tranchées, mais représentaient aussi un mode d’expression du mal du pays et une forme d’humour noir : les éléments incontournables d’un musée de la guerre.

Je dois avouer avoir traversé les galeries sur la Seconde Guerre et sur la fin du XXe siècle à une vitesse inhabituelle pour consacrer ma dernière heure à l’exposition sur l’Holocauste. Cette dernière est aussi en attente de modernisation, mais son impact et son niveau de détail conservent son caractère unique. Déconseillée aux âmes sensibles et, comme un panneau l’indique à l’entrée, aux enfants, cette galerie est difficile à visiter. Elle expose le génocide depuis la montée du nazisme au début des années 1930 jusqu’à la ghettoïsation des Juifs et à l’extermination de masse de ce peuple et d’autres populations pendant la guerre. Les visiteurs pénètrent dans un espace légèrement oppressant, dont les murs en angle créent une atmosphère lourde qui pèse sur eux pendant qu’ils découvrent la catastrophe imminente en Allemagne, l’outrageuse propagande et l’isolation des Juifs. Ils prennent ensuite un escalier qui descend vers un espace sombre et sinistre : l’expérience de la guerre proprement dite. Des effets très personnels, des photographies saisissantes et un amoncellement de chaussures confrontent le visiteur à des histoires de vie horrifiantes tout en illustrant le formidable instinct de survie des hommes. Malgré son ancienneté, cette exposition propose toujours une expérience extrêmement perturbante. C’est de loin le segment de l’IWM suscitant le plus l’empathie. À la fin de ma visite, je me sentais meurtri et ébranlé. Je suis très curieux de savoir comment l’IWM prévoit réinterpréter ce sujet sordide; apparemment, une plus grande place sera donnée aux témoignages et histoires des survivants.

affiches à l’effigie d’Hitler dans une galerie de musée

La montée du nazisme et le génocide qui s’ensuivra sont évoqués dans la galerie sur l’Holocauste.

photos d’enfants

La présentation de l’étrange « science » invoquée par les nazis pour justifier leurs actions est illustrée par des portraits montrant l’innocence de ses plus jeunes victimes.

Pour votre propre sécurité, ne tentez pas de visiter tout l’Imperial War Museum en une seule matinée. Vous n’en sortirez pas indemnes. Consacrez plutôt quelques heures à une ou deux expositions.

Au final, malgré les travaux de rénovation en cours, l’IWM reste une destination incontournable si vous visitez Londres. Malheureusement, j’ai manqué plusieurs expositions fantastiques pendant cette visite expresse, vous pouvez donc consulter le site du musée pour connaître toute la programmation de cette vieille institution remarquable.