Les artéfacts ont leur importance

La modernisation d’un grand musée peut se révéler un tantinet chaotique. Parfois, on rédige un billet de blogue qui se perd dans le tourbillon des activités plus pressantes, puis qui refait surface plus tard et est publié alors que son contenu approchait dangereusement de sa date de péremption. Il arrive aussi que les vieux billets, comme les bananes bien mûres, soient mis au rebut. Or je crois que le présent billet, par son thème, s’applique parfaitement à nos projets actuels et à la situation générale des musées. C’est pourquoi, après l’avoir retouché par-ci par-là, je tiens encore à le publier.

À l’instar du Musée de la Banque du Canada, le Musée des sciences et de la technologie du Canada (MSTC) rouvrira, en 2017, les portes d’un établissement repensé de fond en comble. En prévision de cette réouverture, nos collègues du MSTC ont mené une série de consultations publiques ayant pour but de les aider à déterminer le contenu à présenter et le mode de présentation. Voilà une façon rafraîchissante de faire participer le public à la genèse d’un musée. En février dernier, le MSTC a tenu une activité de recherche auprès d’un petit groupe de personnes dans le hall du Musée de l’aviation et de l’espace du Canada. J’y suis allé.

table garnie d’appareils-photo et de téléphones

Les très affables chercheurs du MSTC ont bien dû rester debout toute la journée.

Pénétrant dans la chaleur ô combien douillette du hall (ce jour-là fut le plus froid de l’année), je me suis trouvé devant une longue table sur laquelle trônaient des artéfacts bien curieux. Je vous explique le concept : la conservatrice et les chercheurs observaient comment les participants interagissaient avec les objets, ils écoutaient nos questions et notaient nos commentaires ainsi que tout souvenir que les articles éveillaient en nous. Bref, il s’agissait de s’identifier aux artéfacts. Il y avait là de vieux appareils-photo, des lampes de mineur, deux téléphones et une mystérieuse boîte verte. À notre grand bonheur, nous pouvions enfiler des gants de coton pour manipuler les objets et ainsi goûter un rare plaisir, qui est presque une envie irrésistible pour tout visiteur de musée. J’ai demandé si le Musée comptait permettre aux visiteurs de manipuler des reproductions d’artéfacts. Derrière la table, la conservatrice a émis des bruits de bon augure et pris quelques notes. Pour les animateurs, c’est ce genre de questions qu’il faut que les participants posent, des questions en lien avec l’expérience que la collection fait vivre aux visiteurs.

appareils-photo d’époque

Les appareils Kodak colorés ont été conçus pour les enfants. Je croyais que c’étaient des accessoires de mode pour femmes.

boîte verte en métal

Cette curieuse boîte verte n’est pas un grille-pain, mais une radio d’auto datant de la fin des années 1930.

tableau présentant des images d’artéfacts technologiques de grande dimension

Ce tableau présente des images d’artéfacts très intéressants en eux-mêmes et des objets représentant des événements très intéressants.

Cela dit, le MSTC est mieux connu pour certains artéfacts de dimension colossale. Des photos de quelques-uns de ces objets étaient affichées sur un panneau tout près, mélange d’articles accrochant tout de suite le regard et d’objets qui, bien que moins attrayants, représentaient des événements majeurs ou des histoires importantes. Au moment de faire un choix, les musées sont aux prises avec un casse-tête intéressant : Vaut-il mieux exposer les articles exerçant un attrait manifeste ou ceux racontant les histoires importantes? On priait les participants d’indiquer leurs artéfacts préférés en soupesant ces deux facteurs. J’ai pris grand plaisir à participer à l’activité et j’espère que, dans l’ensemble, elle aura éclairé le personnel du MSTC.

Cette recherche nous amène à réfléchir au rôle changeant des objets dans les musées. Au cours des dernières décennies du XXe siècle, les musées ont exposé de moins en moins d’artéfacts. Pourquoi agir ainsi? Parfois, c’est dans le but de réduire l’encombrement; d’autres fois, c’est parce que l’histoire racontée ne concerne pas forcément un objet en particulier, les artéfacts jouant plutôt un rôle de soutien dans une histoire plus large. Notre propre collection remplira ce rôle pour divers aspects de notre nouveau musée, mais pour des endroits comme le MSTC, l’artéfact est, plus ou moins, toujours roi.

avion à hélices jaune

Au Musée, certains des avions ayant le plus de vécu sont probablement les avions de la Seconde Guerre mondiale qui servaient à la formation.

vieil avion cabossé et rouillé

Cet objet prisé de la collection montre sa carcasse de 98 ans.

homme qui observe un avion en se tenant du mauvais côté de la barrière

Un visiteur démontre comment ne pas regarder les artéfacts dans un musée de l’aviation.

J’ai trouvé intéressant que cette consultation se déroule au Musée de l’aviation et de l’espace du Canada parce que, là aussi, l’artéfact est toujours roi. Même si ce musée se focalise clairement sur sa collection, beaucoup de ses objets remplissent une double fonction : ils représentent des histoires humaines générales et n’en racontent pas moins la leur propre. En guise d’exemple, le bombardier Lancaster du Musée n’a jamais été envoyé à la guerre, mais il est peint aux couleurs d’un escadron canadien historique. Ainsi, un aéronef fascinant doté d’une histoire personnelle plutôt banale arrive à en dire long sur la grande histoire de la présence du Canada en Europe lors de la Seconde Guerre mondiale. En devenant une représentation d’une histoire plus large, le Lancaster perd un peu son identité, mais le Musée de l’aviation a pris soin d’accompagner cette interprétation générale d’une brève description indiquant la provenance exacte de l’avion.

S’il est merveilleux de voir ces aéronefs magnifiquement restaurés, j’ai été réjoui de découvrir sur le plancher un avion qui n’avait manifestement pas été remis à neuf. L’observation d’un artéfact d’époque rongé par la rouille, parsemé de trous béants et décoloré revient à entrevoir les profondeurs de son passé. C’est difficile à imaginer, mais certains avions de la collection ont plus de cent ans. Vous conviendrez que de se tenir devant un étrange aéronef aux allures d’épave repêchée du fond d’une rivière n’est pas une si mauvaise chose en soi. Son état reflète par ailleurs les pratiques actuelles en conservation muséale qui marquent une préférence pour le maintien des artéfacts dans l’état où ils ont été trouvés plutôt que pour leur restauration. Je ne sais pas ce qu’on compte faire de cet avion.

enfants jouant avec des simulateurs de vol

J’allais ravir la place à l’un de ces enfants pour jouer avec le simulateur, mais sa mère se tenait juste derrière.

homme debout les bras en croix interagissant avec un jeu de simulation

Papa affronte l’armée de l’air allemande dans le jeu de combat interactif Académie des as sur la Première Guerre mondiale.

avions-jouets en bois que les enfants peuvent chevaucher

Filer sur ces engins semblait amusant au possible.

Mais trêve de réflexions philosophiques soporifiques sur la muséologie. Le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada est une destination familiale populaire et amusante. Il propose un grand nombre de modules interactifs et de simulateurs captivants afin d’occuper ceux qui, pour une raison incompréhensible, ne sont pas fascinés par les dizaines de vieux aéronefs. Et les bambins peuvent enfourcher de petits avions de chasse en bois, puis zigzaguer à leur guise dans la pièce. Pour la plupart, les enfants jouaient aux avions tamponneurs, mais ils pilotaient des avions de chasse après tout, non? Allez faire un tour au Musée, vous passerez un bon moment. Et n’est-ce pas une bonne façon de meubler une journée glaciale? Apportez un chandail.